Il y a dans la mémoire gustative de chaque Russe un goûter emblématique : des sushki dorés trempés dans un thé servi au samovar, des prianiki glacés au sucre blanc qui laissent les doigts collants, des bubliki craquants sortis du four. Ces petites pâtisseries du quotidien ne font pas la une des guides gastronomiques, elles ne remplissent pas les assiettes des restaurants russes en France — et pourtant elles sont au cœur de la culture culinaire slave, plus que n’importe quel medovik ou plateau de zakouski.
Ce guide leur rend justice. Pour les plonger dans leur contexte culinaire plus large, notre guide des pains et pâtisseries russes offre un panorama complet.
Les bubliki : les cousins slaves du bagel
Les bubliki (бублики) sont à la fois familiers et déroutants pour un Français. La forme en anneau rappelle immédiatement le bagel new-yorkais, et pour cause : les deux dérivent probablement d’un ancêtre commun dans les traditions boulangères d’Europe centrale et de l’Est.
Mais le bubliki russe a ses propres caractéristiques. La pâte est moins dense que celle du bagel, plus moelleuse, parfois légèrement sucrée. Le procédé de cuisson est identique : les anneaux sont d’abord plongés dans l’eau bouillante (obvarennye) pendant 30 à 60 secondes pour les précuire, puis cuits au four à 200°C. Ce choc thermique crée la croûte légèrement craquante et la mie moelleuse caractéristiques.
Les bubliki se déclinent en version nature (salée), au sésame, au pavot, ou en version légèrement sucrée. Ils accompagnent le petit déjeuner avec du beurre et du fromage frais, ou se mangent simplement en chemin, comme le font les Russes depuis des siècles dans les rues de Moscou et Saint-Pétersbourg.
Recette rapide des bubliki maison : 400 g de farine T65, 7 g de levure sèche, 200 ml d’eau tiède, 1 cuillère à soupe de sucre, 1 cuillère à café de sel, 2 cuillères à soupe d’huile. Pétrir 10 minutes, laisser lever 1 heure. Façonner en anneaux (diamètre 12 cm), cuire 1 minute dans l’eau bouillante salée sucrée, déposer sur plaque, enfourner 20 minutes à 200°C. Parsemer de graines de sésame avant cuisson pour la version décorée.

Les sushki et baranki : le compagnon du samovar
Les sushki (сушки) sont les plus petits membres de la famille des anneaux russes : moins de 5 cm de diamètre, ultra-secs, légers comme des biscottes. Leur nom vient du verbe souchit’ (sécher) — ils sont délibérément desséchés au four pour durer des semaines sans se ramollir.
La culture du sushki est intimement liée au rituel du samovar. On les pose dans une soucoupe à côté du thé, on les trempe brièvement dans la tasse pour les ramollir légèrement, et on les croque avec la tasse posée entre les doigts. Ce geste est aussi naturel pour un Russe que le biscuit trempé dans le café pour un Français.
Les baranki (бараночки) occupent le milieu entre bubliki et sushki : plus grands que les sushki mais plus secs que les bubliki, légèrement sucrés et parsemés de graines de pavot ou de sésame. On les vend en chapelets tressés dans les marchés russes, comme une décoration comestible.
La différence fondamentale entre les trois : le bubliki est un pain, le baranka est une pâtisserie sèche, le sushki est un biscuit dur. Trois registres de texture pour une même forme en anneau.
Les prianiki : le pain d’épices russe de Toula
Les prianiki (пряники) sont peut-être les pâtisseries russes les plus anciennes encore en production continue. Des recettes de prianiki apparaissent dans des documents russes du IXe siècle — les premières versions n’étaient que du jus de baies mélangé à du miel, sans épices.
Les épices arrivèrent avec les routes commerciales orientales aux XVe-XVIe siècles. Cannelle, gingembre, cardamome, anis, clou de girofle, muscade — les prianiki épicés (prianye : parfumés aux épices) prirent leur forme actuelle et donnèrent leur nom définitif à la pâtisserie.
Le touliski prianik (prianik de Toula) est le plus célèbre. Toula, ville du métal et de l’armement au sud de Moscou, s’est spécialisée dans les prianiki à partir du XVIIe siècle. La recette originale de Toula est plate et rectangulaire, fourrée d’une couche de confiture ou de tvorog, glacée au sucre blanc avec des inscriptions en relief. Elle est encore fabriquée selon les méthodes traditionnelles dans des ateliers locaux. Le musée des arts et traditions russes documente cette tradition artisanale préservée.
La méthode de fabrication distingue deux types de prianiki : les prianiki à la crème (zavarnye), dont la pâte est échaudée avec un mélange bouillant de miel et d’eau, et les prianiki crus (syrtsovye), dont la pâte est mélangée à froid. La version échaudée est plus souple, plus moelleuse et se conserve mieux.
Recette de base des prianiki maison : 300 g de farine, 100 g de miel, 80 g de sucre, 1 œuf, 1 cuillère à café de bicarbonate, 1 cuillère à café de cannelle, 1/2 cuillère à café de gingembre, 1/4 de cuillère à café de cardamome, 2 cuillères à soupe de beurre fondu. Chauffer légèrement le miel avec le sucre pour les dissoudre. Laisser refroidir. Mélanger avec le beurre fondu, l’œuf, puis la farine avec le bicarbonate et les épices. Pétrir, couvrir, laisser reposer 12h au frais. Étaler à 5 mm, découper, cuire 10–12 minutes à 180°C. Glacer avec du sucre glace dilué dans un peu d’eau chaude.
La kovrizhka : le gâteau de miel médiéval
La kovrizhka (коврижка) est la grande sœur du prianik : là où le prianik est un biscuit individuel, la kovrizhka est un gâteau entier, coupé en tranches. Sa texture est plus proche d’un pain d’épices alsacien ou d’un lebkuchen allemand — mais avec une identité proprement russe.
La kovrizhka traditionnelle est rectangulaire, parfois en deux couches assemblées avec de la confiture. Sa surface est lisse et brillante, souvent décorée d’une simple empreinte de noix. Elle peut être parfumée uniquement au miel et à la cannelle, ou incorporer des raisins secs, des noix, des zestes d’orange confits.
La kovrizhka est une recette de patience : les Russes aiment à dire qu’elle est meilleure trois jours après sa fabrication, quand le miel a eu le temps de pénétrer et d’assouplir la mie. On la garde dans une boîte hermétique avec une demi-pomme pour maintenir l’humidité.
Le medovik et ses cousins moelleux
Si le medovik est le gâteau de fête russe par excellence — élaboré, en couches multiples, réservé aux grandes occasions — il a toute une famille de cousins plus modestes qui se préparent au quotidien.
Le tortik « Nid d’abeilles » (Uliev) utilisé la même pâte au miel que le medovik mais en seulement trois couches, avec une crème plus simple. Il se prépare en deux heures au lieu de la journée que réclame le medovik classique.
Les troutchki au miel (medovye troutchki) sont de petits rouleaux de pâte au miel fourrés d’une crème légère — une variation populaire dans les régions de l’Oural.
Le biscuit au miel (medovoe pechenie) est la version sèche et craquante : la même pâte moulée en petits disques, cuite jusqu’à ce qu’elle soit dorée et légère. Un goûter simple, économique et déclinable à l’infini selon les épices disponibles.

Les pâtisseries des fêtes orthodoxes
Le calendrier liturgique orthodoxe structure la pâtisserie russe autant que la cuisine. Certaines pâtisseries n’existent que pour des fêtes précises.
Le krendel est une brioche en forme de bretzel géant, parfumée au safran et décorée de sucre perlé. On la prépare pour les naissances et les baptêmes dans certaines régions.
Les khroustiki (beignets croquants frits) se mangent pendant la Maslenitsa (la semaine des crêpes avant le Grand Carême). Fins rubans de pâte froissés et frits dans l’huile, saupoudrés de sucre glace — leur légèreté contraste avec la générosité des blinis de la même période.
Le koulich (la brioche pascale) est la pâtisserie de Pâques par excellence. Haut, cylindrique, parfumé aux agrumes et enrichi de fruits secs, il est bénit à l’église et consommé avec la paskha au fromage blanc. Notre guide des fêtes culinaires russes détaille toutes les recettes des grandes occasions.
Faire ses pâtisseries russes à la maison : conseils pratiques
La bonne nouvelle pour les amateurs français : la plupart des pâtisseries russes du quotidien ne demandent pas d’ingrédients introuvables.
Le miel est l’ingrédient central de la pâtisserie russe. Choisissez un miel de fleurs assez neutre pour les prianiki (le sarrasin ou le châtaignier apporteraient trop de caractère), un miel légèrement cristallisé pour les kovrizhki (il donne une texture plus dense). Le miel liquide convient pour tous les usages.
La farine de seigle (T130 ou intégrale) est disponible dans les épiceries bio et en ligne. Pour les bubliki et sushki, une farine de blé T65 ordinaire suffit.
Le seul ingrédient vraiment spécifique à certaines recettes est la smetana — la crème aigre russe. En France, on peut la remplacer par un mélange de fromage blanc 40% de matière grasse et crème fraîche épaisse à parts égales, légèrement acidifié avec quelques gouttes de jus de citron.
Où acheter des pâtisseries russes en France
Certaines épiceries russes de France importent directement des prianiki de Toula, des sushki et des baranki. La qualité de ces importations est généralement supérieure aux versions industrielles.
Notre annuaire des épiceries russes en France recense les adresses par ville (Paris, Lyon, Marseille, Strasbourg, Bordeaux) avec les spécialités disponibles dans chaque boutique.