La soupe occupe dans la cuisine russe une place qu’aucune autre gastronomie n’égale. Elle n’est pas une entrée : elle est le “pervoe blyudo” (premier plat), élément obligatoire de tout repas sérieux. Un déjeuner russe sans soupe est considéré comme incomplet, un signe de négligence ou de précipitation. Cette centralité explique la richesse du répertoire : des dizaines de recettes chaudes et froides, fraîches et lactofermentées, aux viandes et aux légumes, en été comme en hiver.
Ce guide détaille les cinq soupes fondamentales qui composent le socle de cette tradition, avant de survoler les variantes régionales et de poser les règles de service.
Le bortsch : la soupe rouge la plus célèbre
Le bortsch (борщ) est la soupe russe la plus connue dans le monde, bien qu’elle soit d’origine ukrainienne. L’UNESCO a d’ailleurs inscrit en juillet 2022 le bortsch ukrainien au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, en reconnaissant son caractère identitaire ukrainien. La Russie l’a adoptée au fil des siècles et développé ses propres variantes.
Parmi les soupes russes estivales, ne manquez pas l’okrochka, la soupe froide russe idéale pour l’été — une recette rafraîchissante en 20 minutes.
Ingrédients fondamentaux
La betterave (svekla) est la colonne vertébrale du plat : elle donne la couleur rouge profonde et l’acidité légère. S’y ajoutent le chou, la pomme de terre, les carottes, les oignons, l’ail, le concentré de tomate, la viande (bœuf, ou porc, ou mélange), l’aneth et le laurier.
Technique russe
- Faire mijoter un bouillon de viande (bœuf avec os) pendant 2 heures.
- Pendant ce temps, râper la betterave et la carotte, faire revenir dans de l’huile avec concentré de tomate, vinaigre (pour fixer la couleur rouge), sucre (pour équilibrer).
- Ajouter au bouillon le chou émincé et les pommes de terre en cubes. Cuire 20 minutes.
- Incorporer la betterave-carotte mijotée. Cuire 15 minutes de plus.
- En fin de cuisson : ail pilé, aneth haché, sel, poivre. Laisser reposer couvert 30 minutes.
Service
Bol chaud, une cuillère de smetana au centre, parsemer d’aneth. Accompagner de pain de seigle noir. En Ukraine, on sert souvent avec des pampuchki à l’ail.
Variantes
- Bortsch moscovite : sans betterave râpée, avec saucissons et lard fumé.
- Bortsch sibérien : avec haricots blancs et champignons séchés.
- Bortsch vert : au printemps, avec oseille à la place de betterave.
Le chtchi : la plus ancienne soupe russe
Le chtchi (щи) est probablement la plus ancienne soupe russe attestée : on en trouve mention dans les chroniques du XIIIe siècle. Soupe de chou, elle se décline en deux grandes versions selon la saison.
Chtchi frais (летние щи)
Base de chou blanc frais, pomme de terre, carottes, oignons, bœuf ou poulet, aneth. Plus légère, consommée principalement au printemps et en été.

Chtchi aigre (кислые щи)
Base de choucroute russe (kapusta kvashennaya), plus acidulée que le chtchi frais. Cuite avec champignons séchés, orge, bœuf ou porc. C’est la version hivernale, plus riche, plus caractéristique du “goût russe” ancien.
Préparation du chtchi aigre
- Tremper 50 g de champignons séchés 30 minutes dans l’eau chaude.
- Bouillir un os à moelle avec les champignons (eau + leur eau de trempage) 1 heure.
- Ajouter 500 g de choucroute russe rincée, 100 g d’orge, 2 carottes émincées. Cuire 40 minutes.
- Ajouter pommes de terre en cubes. 20 minutes de cuisson.
- Terminer par aneth, laurier, poivre. Laisser reposer 2 heures — le chtchi est meilleur le lendemain.
Service
Bol, une cuillère de smetana, parsemer d’aneth, pain de seigle noir. Variante rurale : un quignon de pain noir frotté à l’ail.
La soljanka : la soupe aigre aux viandes mélangées
La soljanka (солянка) est une soupe puissante, acide et salée, à base de viandes ou de poissons mélangés. Son nom vient du mot “sol” (sel), en référence à son caractère sapide. Spécialité des tavernes de la Volga aux XVIIe-XVIIIe siècles, elle a gagné toute la Russie.
Composition
Trois catégories de viandes mélangées : bœuf bouilli, saucissons, jambon fumé (au moins 3 types différents). Ou pour la version poisson : saumon, esturgeon, carpe. Ajouter : cornichons fins émincés, olives noires dénoyautées, câpres, concentré de tomate, oignons, pomme de terre, citron, aneth.
Préparation
- Bouillon de bœuf (ou poisson) pendant 1 heure.
- Dans une poêle : faire revenir oignons, ajouter cornichons émincés, câpres, concentré de tomate. 5 minutes.
- Ajouter ce mélange au bouillon, plus les viandes coupées en dés.
- Cuire 15 minutes. Ajouter olives et pommes de terre. 15 minutes de plus.
- Fin de cuisson : tranche de citron, aneth, laurier, poivre noir.
Service
Bol profond. Une rondelle de citron flottante, une cuillère de smetana (optionnelle pour la soljanka, souvent omise), aneth, pain noir. L’acidité saline fait de la soljanka un classique des lendemains difficiles (alongside avec l’ouzbek ougrocha).
L’ukha : la soupe de poisson claire
L’ukha (уха) est la soupe de poisson traditionnelle russe. Originaire des peuples fluviaux de la Volga, du Lac Blanc et de la région d’Astrakhan, elle est cuite classiquement sur feu de bois au bord de l’eau après la pêche. Elle se distingue des autres soupes de poisson (bouillabaisse, zuppa di pesce) par sa clarté : le bouillon doit être transparent.
Règle des trois poissons
L’ukha classique exige trois espèces de poisson différentes : un petit (perche) pour le bouillon de base, un moyen (sandre ou brocheton) pour le goût, un grand (esturgeon ou saumon) pour la chair. Cette triade donne une profondeur aromatique impossible à obtenir avec un seul poisson.

Préparation
- Bouillir les petits poissons 30 minutes pour le fond. Filtrer.
- Dans le bouillon filtré : ajouter pomme de terre, oignons entiers, laurier.
- Cuire 15 minutes. Retirer oignons.
- Ajouter les plus gros morceaux de poisson (saumon, esturgeon) et cuire à feu doux 10 minutes seulement — la chair doit rester ferme.
- Hors feu : aneth, persil, poivre, sel. Un verre de vodka (tradition sur feu de bois).
Service
Bol, chair de poisson au centre, garnir d’aneth, accompagner d’un pain noir au beurre. Pas de smetana pour l’ukha : elle troublerait le bouillon clair.
L’okrochka : la soupe froide au kvas
L’okrochka (окрошка) est la seule des cinq grandes soupes à être exclusivement estivale et froide. Base de kvas frais, elle associe légumes croquants, viande froide, œufs durs, aneth. Équivalent russe du gazpacho, mais rustique et substantielle.
Composition
Kvas frais (peut être remplacé par kefir dilué), concombre frais en dés, radis roses, oignons verts, jambon blanc ou bœuf bouilli en dés, œufs durs, pommes de terre cuites froides, aneth, moutarde douce.
Préparation
- Cuire pommes de terre et œufs durs. Laisser refroidir.
- Couper tous les ingrédients solides en très petits dés (5 mm maximum).
- Mélanger tout dans un grand saladier.
- Verser le kvas froid. Saler, poivrer, ajouter une cuillère de moutarde douce diluée dans un peu de kvas.
- Réfrigérer 1 heure avant de servir.
Service
Bol profond, smetana au centre, aneth, rondelles de radis. Pain de seigle noir frais.
Les variantes régionales importantes
Au-delà des cinq soupes fondamentales, la Russie compte des dizaines de variantes régionales :
- Rassolnik : soupe aux rognons, avec cornichons et orge. Moscou et centre.
- Sharlotka : soupe aux pommes à la cannelle, sucrée. Région de Volgograd.
- Borschok : bortsch clair sans choix, servi comme consommé aristocratique.
- Kaloura : soupe tatare au mouton, ail et aneth. Kazan.
- Pokhlyobka : soupe claire aux herbes. Nord russe.
- Toursuk : soupe de pomme de terre au lait de brebis. Oural.
- Khash : soupe de pieds de bœuf, du Caucase russe.
Règles de service et d’accompagnement
Premier plat obligatoire : la soupe ne se sert jamais seule. Elle précède un plat principal et se mange dans une assiette creuse chaude (sauf okrochka).
Smetana systématique : tous les Russes ajoutent de la smetana à leurs soupes, sauf ukha. La smetana est dans un ravier au centre de la table.
Pain de seigle noir : accompagnement obligatoire. 3 à 4 tranches par convive.
Aneth en fin de cuisson : jamais en début, qui ferait perdre son parfum. Parsemer au dernier moment.
Laisser reposer : les soupes russes sont meilleures 1 à 2 heures après la fin de la cuisson, et souvent encore meilleures le lendemain.
Pour aller plus loin
Découvrez nos recettes détaillées : Bortsch classique à la betterave, Soljanka de viande.
Pour le contexte plus large, consultez nos guides piliers La cuisine russe et Les ingrédients de base.