Sur la table de son atelier culinaire lyonnais, Anna Volkova a disposé un bocal de myrtilles des marais séchées, un sachet de pelmeni maison encore couverts de farine, et une carte de la Russie où l’Oural apparaît comme une frontière presque invisible entre l’Europe et l’Asie. “Quand les gens pensent cuisine russe, ils pensent Moscou, bortsch, blinis,” dit-elle. “Mais la Russie, c’est onze fuseaux horaires. Ce qu’on mange à Iekaterinbourg ou à Novossibirsk n’a souvent rien à voir avec ce qu’on mange à Moscou.”

Née à Iekaterinbourg, dans l’Oural, Anna Volkova est diplômée en ethnographie de l’université d’État de l’Oural. Elle a passé dix ans à documenter les cuisines régionales de Sibérie occidentale et de l’Oural avant de s’installer à Lyon en 2015. Aujourd’hui, elle anime des conférences culinaires sur les traditions alimentaires des régions russes périphériques, souvent absentes des livres de cuisine russe grand public centrés sur Moscou. Rencontre avec une ethnographe qui défend une cuisine de la débrouille, du froid extrême et de la générosité forestière.

Anna Volkova Ethnographe et guide culinaire, spécialiste des régions de Sibérie et de l'Oural Iekaterinbourg / Lyon 10 ans de terrain ethnographique en Sibérie occidentale

L’Épicerie Russe : Vous avez consacré dix ans à documenter les cuisines de Sibérie et de l’Oural. Qu’est-ce qui vous a poussée vers ce terrain précis ?

Anna Volkova : Je suis née à Iekaterinbourg, une ville qui symbolise justement cette frontière entre l’Europe et l’Asie — il y a même un monument, à quelques kilomètres de la ville, qui marque exactement la ligne de démarcation entre les deux continents. En grandissant, je mangeais une cuisine que je pensais banale, familiale, sans particularité. C’est en étudiant l’ethnographie et en voyageant pour mes recherches vers la Sibérie occidentale que j’ai réalisé à quel point ces traditions culinaires régionales étaient mal documentées, y compris en Russie même.

La plupart des livres de cuisine russe traduits en français, et même beaucoup de livres russes eux-mêmes, se concentrent sur la cuisine impériale et moscovite — plus prestigieuse, plus photogénique, plus documentée depuis le 19e siècle. Notre panorama de la cuisine russe reflète d’ailleurs surtout cette tradition centrale, ce qui montre bien à quel point les régions périphériques restent sous-représentées. Les traditions de l’Oural et de Sibérie sont restées orales, transmises de babouchka à petite-fille, sans grande codification écrite. Mon travail a consisté à aller collecter ces recettes et ces pratiques directement auprès des familles, avant qu’elles ne se perdent avec les générations qui s’urbanisent.

L’Épicerie Russe : Pour resituer géographiquement — de quoi parle-t-on exactement quand on dit Sibérie et Oural ?

Anna Volkova : C’est une confusion fréquente, même chez les Russes eux-mêmes. L’Oural est une chaîne de montagnes qui traverse le pays du nord au sud et marque conventionnellement la limite entre l’Europe et l’Asie. La Sibérie, elle, désigne toute l’immense zone à l’est de l’Oural jusqu’au Pacifique — un territoire qui représente à lui seul près de 77% du territoire russe, mais une fraction seulement de sa population.

Culinairement, ces deux régions partagent des contraintes communes : un climat continental extrême, des hivers très longs et rigoureux, un accès historiquement compliqué aux produits frais une bonne partie de l’année, et une forte présence de peuples autochtones (Khantys, Mansis, Bouriates, Iakoutes selon les zones) dont les traditions alimentaires ont influencé la cuisine slave qui s’y est installée. C’est cette combinaison — climat extrême et diversité ethnique — qui a produit une cuisine très différente de celle de la Russie européenne.

Il faut aussi noter que ces territoires ont été colonisés progressivement par les Russes à partir du 16e et du 17e siècle, notamment via les routes commerciales de la fourrure. Les villes fondées à cette époque, comme Tioumen ou Tobolsk, sont devenues des carrefours où se sont mélangées les pratiques culinaires des colons slaves et celles des populations locales déjà présentes depuis des millénaires — ce métissage explique en grande partie la richesse et la spécificité de ce que l’on mange aujourd’hui dans ces régions.

L’Épicerie Russe : Le pelmeni sibérien a une réputation particulière, presque mythique, en Russie. Pourquoi ? Pelmeni sibériens traditionnels congelés préparés en grande quantité pour l'hiver

Anna Volkova : Le pelmeni est revendiqué comme une invention sibérienne par beaucoup d’historiens de la gastronomie, même si son origine exacte reste débattue entre plusieurs régions. Ce qui est certain, c’est que la pratique sibérienne autour du pelmeni est unique : traditionnellement, toute la famille se réunissait en début d’hiver pour un immense atelier de confection — on pouvait préparer plusieurs milliers de pelmeni en une seule session, entre voisins et cousins.

Ces pelmeni étaient ensuite congelés directement à l’extérieur, dans la neige ou sur des plateaux exposés au froid sibérien, souvent moins vingt ou moins trente degrés — un congélateur naturel gratuit et infini. On les conservait dans des sacs de toile suspendus, à l’abri des animaux, pour toute la saison froide. La farce sibérienne se distingue aussi par son mélange : bœuf et porc, parfois complétés de gibier comme l’élan ou le sanglier, avec des proportions et des épices plus prononcées que la version urbaine moscovite, plus neutre.

L’Épicerie Russe : Parlons du gibier — quelle est sa place dans la cuisine régionale sibérienne ?

Anna Volkova : Centrale, historiquement. Avant l’électrification des campagnes et la généralisation des routes, la chasse n’était pas un loisir mais une nécessité alimentaire pour de nombreuses familles rurales sibériennes. L’élan, le cerf, le sanglier, et divers gibiers à plume comme le tétras ou la gélinotte, étaient couramment chassés et cuisinés en ragoûts longuement mijotés, ou conservés en salaisons et en conserves pour l’hiver.

L’élan en particulier a un statut presque emblématique en Sibérie occidentale — sa viande, moins grasse que le bœuf, se prête bien aux cuissons longues à basse température, en ragoût avec des racines et des champignons sauvages. Les traditions autochtones, notamment chez les peuples khantys et mansis, ont profondément influencé les techniques de préparation et de conservation du gibier dans toute la région, un aspect que je trouve absolument fascinant et trop peu raconté hors de Russie.

L’Épicerie Russe : Et les baies sauvages ? On sent que c’est un sujet qui vous tient particulièrement à cœur.

Anna Volkova : Oui, complètement — c’est même le sujet sur lequel j’ai passé le plus de temps sur le terrain. La cueillette des baies sauvages est une activité familiale essentielle en Sibérie occidentale et dans l’Oural, entre juillet et septembre. La myrtille des marais, qu’on appelle goluboy en russe, l’airelle rouge, la canneberge et l’argousier sont les quatre baies les plus recherchées.

Leur importance dépasse largement le plaisir gustatif : dans une région où les fruits et légumes frais étaient inaccessibles une bonne partie de l’année, ces baies constituaient une source vitale de vitamine C, transformées en confitures, sirops, compotes et infusions pour tenir tout l’hiver. L’argousier en particulier, avec sa teneur en vitamine C exceptionnelle, est presque un aliment médicinal dans la culture populaire sibérienne — on en fait de l’huile, du sirop, du thé.

À retenir — L'argousier sibérien contient jusqu'à dix fois plus de vitamine C que l'orange à poids égal. C'est un des secrets les mieux gardés de la pharmacopée alimentaire populaire de l'Oural, aujourd'hui redécouvert par la nutrition fonctionnelle occidentale.

L’Épicerie Russe : Quelles techniques de conservation spécifiques ont été développées face au froid extrême ?

Anna Volkova : Le froid lui-même est devenu un outil de conservation à part entière — c’est peut-être la spécificité la plus fascinante de cette région. La congélation naturelle en extérieur, que j’évoquais pour le pelmeni, s’appliquait aussi au poisson, à la viande et même au lait, qu’on congelait en disques qu’on râpait ensuite pour l’ajouter au thé.

La salaison et le séchage restaient très pratiqués pour le poisson, en particulier dans les régions proches des grands fleuves sibériens (l’Ob, l’Ienisseï, la Léna) où l’esturgeon, l’omoul et d’autres poissons d’eau douce étaient pêchés en abondance — des techniques de conservation qui rejoignent d’ailleurs celles détaillées dans notre guide des poissons fumés et salés russes. La fermentation, elle, complétait ce triptyque — moins spectaculaire que la congélation naturelle, mais tout aussi essentielle pour les légumes et les champignons ramassés en été.

L’Épicerie Russe : Qu’est-ce que cette cuisine régionale révèle, selon vous, de l’identité russe au sens large ?

Anna Volkova : Elle révèle une Russie beaucoup plus diverse et multiethnique que l’image souvent véhiculée en Occident. La cuisine sibérienne n’est pas une simple variante régionale de la cuisine moscovite — c’est le produit d’un métissage entre les traditions slaves des colons russes et les savoirs alimentaires des peuples autochtones qui vivaient dans ces territoires bien avant la colonisation russe, à partir du 16e-17e siècle.

Je trouve important de rappeler cela, parce que la gastronomie russe qu’on connaît en France — bortsch, blinis, caviar — ne représente qu’une fraction, souvent la plus aristocratique et la plus européenne, de ce que mange réellement la population russe sur l’ensemble du territoire. Notre guide des kachas russes illustre d’ailleurs bien cette diversité régionale à travers les céréales utilisées selon les zones du pays.

L’Épicerie Russe : Comment adapteriez-vous ces recettes sibériennes avec des ingrédients disponibles en France ?

Anna Volkova : C’est totalement faisable, avec quelques substitutions logiques. Pour le gibier, le cerf et le sanglier français fonctionnent très bien dans les recettes de ragoût sibérien — la texture et le profil de la viande sont proches, il suffit d’adapter les épices (baies de genièvre, laurier, un peu de cumin) pour se rapprocher du goût d’origine.

Baies sauvages de l'Oural : myrtille des marais, airelle et argousier récoltées en forêt

Pour les baies, la myrtille et l’airelle européennes sont d’excellents substituts aux variétés sibériennes, disponibles en été dans de nombreuses régions françaises ou surgelées toute l’année. L’argousier commence même à être cultivé en France et se trouve de plus en plus dans les magasins bio et certaines épiceries slaves.

Erreur fréquente — Vouloir reproduire la congélation extérieure sibérienne du pelmeni en France. Sans le froid stable et sec de la Sibérie, cette méthode artisanale ne garantit pas la même sécurité alimentaire : privilégiez simplement votre congélateur domestique, le résultat gustatif reste très proche.

L’Épicerie Russe : Un mot sur les boissons chaudes — le thé occupe une place particulière dans les régions froides, non ?

Anna Volkova : Absolument, et c’est un aspect qu’on néglige souvent quand on parle de cuisine sibérienne. Le thé, souvent noir et fortement infusé, accompagne quasiment tous les repas et toutes les pauses de la journée en Sibérie et dans l’Oural, davantage encore que dans la Russie européenne. La tradition du samovar, ce grand récipient à eau chauffée par des braises, reste très vivante dans les foyers ruraux, où l’on garde le thé au chaud toute la journée pour les visiteurs.

Ce qui est spécifique à la région, c’est l’ajout fréquent d’ingrédients locaux dans le thé : lait congelé râpé, comme je l’évoquais, mais aussi confiture de baies sauvages, miel de sarrasin ou de tilleul sibérien, et parfois des herbes comme l’ivan-thé, une plante qui pousse en abondance après les incendies de forêt et dont la récolte a connu un regain d’intérêt ces dernières années, y compris à l’export. On prépare aussi le sbiten, une boisson chaude à base de miel et d’épices, ancêtre du thé dans certaines régions rurales, qui reste consommée l’hiver dans les campagnes.

L’Épicerie Russe : Comment percevez-vous l’évolution de ces traditions culinaires face à l’urbanisation croissante de la Russie ?

Anna Volkova : C’est une évolution qui m’inquiète et me passionne à la fois, professionnellement. Les grandes villes sibériennes comme Novossibirsk ou Iekaterinbourg voient une génération entière grandir sans jamais participer à une cueillette de baies en forêt ou à une session collective de confection de pelmeni. La chaîne de transmission orale, qui a toujours été le mode de conservation de ces savoirs, se fragilise nettement.

En parallèle, il y a un mouvement inverse assez récent : une partie de la jeunesse urbaine russe redécouvre ces traditions régionales par curiosité identitaire, parfois via les réseaux sociaux, où des cuisiniers amateurs sibériens documentent leurs recettes familiales. C’est exactement le rôle que je me suis donné avec mes conférences et mes ateliers en France : offrir un espace de mémoire à ces pratiques avant qu’elles ne deviennent uniquement folkloriques, coupées de leur usage quotidien réel.

CritèreCuisine moscovite classiqueCuisine sibérienne / Oural
Protéine dominanteBœuf, volaille, poisson d’élevageGibier (élan, cerf, sanglier), poisson de fleuve
Conservation hivernaleCave, lactofermentationCongélation extérieure naturelle
Baies et fruitsGroseille, cerise, pommeMyrtille des marais, airelle, argousier
Influence culturelleCuisine impériale, aristocratiqueMétissage avec peuples autochtones (khantys, mansis)
PelmeniFarce fine, préparation quotidienneFarce mixte prononcée, préparation collective massive

3 spécificités méconnues de la cuisine sibérienne

  • La congélation extérieure du pelmeni : une technique de conservation collective et festive, où toute la famille participait à la confection de plusieurs milliers de raviolis avant l’hiver.
  • L’usage intensif de l’argousier : baie orange à la teneur en vitamine C exceptionnelle, utilisée en huile, sirop et thé bien avant sa redécouverte occidentale récente.
  • L’héritage culinaire autochtone : les techniques khantys et mansis de préparation du gibier et du poisson de fleuve ont profondément marqué la cuisine slave installée en Sibérie occidentale.

4 conseils pour cuisiner sibérien avec des produits français

  • Utilisez du cerf ou du sanglier français pour les ragoûts longs, avec baies de genièvre et laurier pour se rapprocher du profil aromatique sibérien.
  • Remplacez les baies sibériennes par de la myrtille et de l’airelle européennes, fraîches en été ou surgelées le reste de l’année.
  • Préparez le pelmeni en grande quantité un week-end et congelez-le directement au congélateur domestique, en portions à plat sur un plateau avant de les regrouper en sachet.
  • Cherchez l’argousier en épicerie bio ou slave : de plus en plus disponible en France sous forme de sirop, de purée congelée ou d’huile.

Pour approfondir la diversité régionale de la gastronomie russe, notre guide des pelmenis faits maison détaille la recette de base que vous pouvez ensuite adapter à la sibérienne, et notre guide des ingrédients russes recense les substituts disponibles en France pour la plupart des produits évoqués. Pour prolonger la découverte de la vie quotidienne et les traditions régionales de l’Oural, les ressources culturelles sur la région permettent de mieux comprendre le contexte social qui a façonné cette cuisine.